Adolescence et naturisme

Adolescence et naturisme

Le plus intéressant dans le mouvement naturiste, ce n’est pas qu’il existe mais c’est de comprendre ce qu’il peut nous enseigner.

Adolescence et Naturisme

Article à paraître prochainement.

« Adolescence et Naturisme : Une pratique épanouissante sous condition »

Auteur Isabelle Alet

Une pratique épanouissante sous condition

En immersion dans un centre naturiste du Sud-Est de la France, j’ai cherché à saisir à travers le témoignage d’adolescents ce que recouvre cette pratique. À un âge de grandes mutations physiques et psychiques comment vivent-ils leur nudité et celle des autres ? Autant de réponses qui bousculent nos préjugés autour de la pudeur, de la honte et de la sexualité.

La nudité n’est pas un sujet neutre. Les naturistes revendiquent une nudité désexualisée et respectueuse des règles de pudeur. C’est principalement ce point qui attire les foudres d’une large frange de la population. Décriée par certains comme signe d’un relâchement des mœurs et d’offense à la pudeur, encensée par d’autres pour ses vertus éducatives et ses bienfaits psychologiques, à l’heure où la France, première destination mondiale de naturisme, compte de plus en plus d’adeptes, ces témoignages nous éclairent sur un monde encore méconnu.

Distinguer le naturisme du nudisme

Thomas treize ans : Il grandit dans une famille « textile » jusqu’à ses 9 ans, âge où ses parents divorcent. Son père rencontre une nouvelle compagne naturiste depuis sa plus tendre enfance. Il a onze ans lorsqu’il passe ses premières vacances en centre naturiste.

​​« Avant d’y aller, Papa et Karine m’avaient expliqué le naturisme, ils me disaient que c’était une manière de vivre plus près de la nature, qu’il y avait des valeurs de tolérance, de respect des autres, de liberté. Au début, j’avais un peu peur de ne pas me sentir à l’aise parce que je ne comprenais pas pourquoi il fallait être nu pour être tolérant et respectueux… »

– Est-ce que tu as compris le sens de la nudité collective ?

​​« Oui, j’ai vu qu’on n’obligeait personne à être nu à part à la plage et à la piscine, qu’on tolérait tout le monde, j’ai compris que quand on se montre nu, il faut se sentir en confiance avec les autres pour ne pas être jugé, les gens ici sont gentils, ils acceptent, il y a des gros, des gens avec des cicatrices, on ne peut rien cacher, tu es plus vrai et c’est ça qui est bien… je confondais au début le naturisme et le nudisme. »

– Quelle est la différence ?

​​«  ​Le nudisme c’est se mettre nu juste parce qu’on a envie d’être nu pour son plaisir personnel… quand on est naturiste, on aime la nature… le naturisme c’est être nu pour une cause, pour apprendre à aimer les choses simples, ne pas consommer trop… c’est manger des produits naturels, faire du sport. Le nudiste lui, il s’en fout, il fume, il boit, il s’en fout… »

– Qu’est-ce que ça t’apporte ?

​« ​je ne me pose plus de questions sur mon corps parce que j’en vois de tellement différents que je me dis que je n’ai pas à avoir honte, avant parfois je trouvais que j’étais un peu trop maigre mais maintenant ça m’a passé… »

Comme le remarque Thomas, distinguer le naturisme du nudisme, n’est pas si évident puisque la nudité, l’élément le plus visible et aussi le plus subversif, tend à occulter les valeurs fondatrices du naturisme. Il est vrai qu’en se démocratisant, le degré de conviction de ses pratiquants s’altère et entretient la confusion avec le nudisme. Comme le souligne, le psychologue Gérard Collin, « naturisme et nudisme ne poursuivent pas le même objectif. Il me semble que le nudisme est de nature essentiellement libertaire sans aucun besoin de référence, alors que le Naturisme vise davantage à postuler une culture alternative, voire avant-gardiste​ ».

​  La nudité collective revêt un sens différent pour chacun. Le nudisme n’aspire à aucune autre ambition que le plaisir d’être nu dans des espaces publics pour pratiquer des activités de la vie courante. À titre d’exemple, l’ouverture du premier restaurant dit « naturiste » à Paris en novembre 2017 s’inscrit dans la logique nudiste plus que naturiste.

À l’inverse, le naturisme, fort de son héritage historique, se structure autour de valeurs de convivialité, de tolérance et de respect de l’environnement. Il se pratique dans des espaces naturels. En France, il connaît un véritable essor après la première Guerre mondiale. À l’origine, il était associé à des programmes d’hygiène et de soin. L’exposition du corps aux éléments naturels était censée le maintenir en pleine santé et renforcer ses défenses.
C’est en supprimant les théories médicales et hygiéniques qui le fondent que le naturisme a pu accéder à une certaine popularité.

La Fédération Naturiste Internationale le définit comme « une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par la pratique de la nudité en commun, qui a pour but de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et le soin pour l’environnement ». Même, affaibli, le naturisme conserve toutefois un idéal éducatif, écologique et humaniste.
En supprimant les artifices du vêtement, la nudité collective crée un climat où les rapports humains deviennent plus authentiques et favorisent l’acceptation de soi.

La nudité favorise des rapports plus francs et plus authentiques

Sur quinze entretiens avec les adolescents, dix mentionnent de manière récurrente les termes de « des rapports plus vraies, les gens sont plus ouverts, je suis plus ouverte aux autres ici » sans pouvoir argumenter de manière précise sur les raisons de ces sensations.

Dans son ouvrage, « Vivre Nu » Marc-Alain Descamps​,​ psychologue et philosophe, ard​e​nt défenseur du rôle pédagogique et humaniste du naturisme apporte quelques éléments de réponse. Il décrit la manière dont notre société occidentale favorise la création d’un corps divisé. Ainsi nous intégrons des cassures multiples, cassure entre le rationnel et l’émotionnel, entre le corps et l’esprit et cassure entre le montrable et le non montrable. Toutes ces divisions tendent à éloigner l’individu de son humanité.
Vivre nu en continu, c’est-à-dire sans rupture avec des séquences habillées, permet de retrouver cette unité perdue et de se réconcilier avec son corps.

À cette réunification du corps, s’ajoute une union entre le corps et les éléments naturels. Le vêtement s’inscrit également dans cette logique de division en suggérant un corps différent du corps réel. La nudité rétablit le corps véritable, elle redonne au corps sa place, rend à l’être sa primauté sur l’illusion factice… la réconciliation visant à l’unité permet seule l’authenticité, c’est-à-dire la coïncidence avec soi-même.

Ainsi en paix avec soi-même, l’autre n’apparaît pas comme une menace, les fantasmes de peur et d’agressivité disparaissent et l’ouverture à l’autre est plus simple. Cependant, cette unité n’est pas la seule responsable de ce climat d’apaisement. La nudité collective remplit également un rôle pédagogique. En confrontant le regard à la variété des corps, le désir de répondre aux fantasmes d’un corps idéal véhiculé par les médias tend à se dissoudre.
C’est dans ce sens que le naturisme constitue une véritable philosophie humaniste et se distingue fondamentalement du nudisme qui n’aspire pas à cette unité du corps et de la nature.

La nudité collective comme remède à l’obsession d’un corps idéal

Laure 16 ans : ​ ​«  ​je viens ici avec mes parents depuis que je suis née. J’y viens tous les ans, je me suis fait plein d’amis ici, c’est des liens très forts parce qu’on partage les mêmes valeurs… mais quand j’ai eu 12 ans, je n’ai plus du tout eu envie de venir. J’avais honte de mon corps parce que par rapport à mes copines textiles du collège, j’avais des trop gros seins, je ne voulais pas me montrer… j’avais un peu honte…
Je me suis habituée à mes seins et l’année suivante, j’y suis retournée… et j’ai vu qu’ici il y a des filles de mon âge qui n’ont pas du tout de seins, d’autres qui en ont des comme moi et même plus gros, j’ai vu qu’on est tous différents et que tout le monde s’accepte… ça m’a aidée je crois à être plus à l’aise avec mon corps et à m’accepter… on voit son corps et le corps des autres en entier, on est moins focalisé sur une seule partie… »

– Est-ce que tu te trouves plus à l’aise avec ton corps que tes copines textiles ?

​«  ​Je me plains moins de ne pas avoir un corps parfait, j’ai l’impression que je suis moins préoccupée par mes défauts qu’elles »

Thomas et Laure ont tous les deux ressenti la honte d’avoir un corps qui ne répond pas aux normes sociales. L’exposition permanente aux images, quelles soient publicitaires, cinématographiques, pornographiques ou autres, construit insidieusement l’idée d’une norme attendue et très standardisée de la beauté. Les résultats d’une recherche effectuée par le Dr K. West du département de psychologie de l’Université de Goldsmith à Londres confortent leurs propos. Les conclusions de cette étude démontrent que la confrontation à des corps très diversifiés façonne des standards d’attirance plus réalistes et favorise la construction d’une image positive de soi.
C’est un excellent apprentissage pour se libérer de la honte du corps.

Ces aspects élogieux ne doivent pas nous faire perdre de vue la complexité du naturisme et en particulier dans les liens que la nudité entretient avec la sexualité. La nudité collective nécessite un rapport chaste à la nudité Dans une société structurée autour du corps habillé, depuis qu’Adam et Eve se sont parés de feuilles de vigne, la nudité n’est pas si naturelle d’autant que dans le monde « textile » seule la sexualité justifie la nudité. Ainsi, savoir séparer la nudité de la sexualité requiert un apprentissage.

Distinguer la sexualité de la nudité

En exposant aux regards ce qui caché devient source d’obsession, le nudisme prétend enlever à la nudité sa charge sexuelle. Jeanne Humbert, figure emblématique du naturisme, considérait que l’exposition dès le plus jeune âge des enfants à la nudité de leurs parents, des autres enfants et des adultes, lui permettrait de considérer toutes les parties du corps d’un regard quiet. « Ainsi en grandissant, les enfants gagneront une franchise sexuelle qui les maintiendra dans un bon état d’équilibre… » Les adolescents interviewés ont déclaré avoir des attitudes plus franches et plus directes sur la sexualité que leurs homologues textiles.

Camille 17 ans : ​ ​«  ​par rapport à mes copines textiles, je n’ai pas honte d’avoir du désir pour un garçon, je peux en parler… chez les textiles, les filles minaudes et attendent que les garçons viennent vers elle… moi je suis plus directe… elles ricanent beaucoup quand un garçon leur plaît comme si elles n’étaient pas à l’aise… »

Cette sexualité « assumée » ne se construit pas de manière linéaire. La plupart des adolescents qui ont grandi dans une famille naturiste m’ont confié avoir eu besoin d’une pause d’un an ou deux au moment de l’adolescence. Pause motivée par le besoin de s’approprier un corps en pleine mutation. La nudité des parents étaient vécue de manière agressive. On peut imaginer que durant cette phase de remaniement identitaire, le besoin de s’autonomiser vis-à-vis de la cellule familiale nécessite une distance.
L’agressivité dirigée vers les parents constitue le moyen privilégié de l’adolescent pour se séparer psychiquement de sa famille. Lorsque le comportement des parents n’introduit pas de confusion entre nudité et sexualité, cette phase de retrait est transitoire. Il en va différemment lorsque la distinction n’est pas claire. C’est ce qu’illustre le témoignage d’Adrien.

Adrien 15 ans : ​ ​C’est sa première expérience en milieu naturiste ; Il est venu rejoindre son père et sa nouvelle compagne. Il est resté habillé ; « je n’ai pas envie de me déshabiller, ça me gêne… comme je ne suis pas très à l’aise avec ça, à la maison Papa et Sophie sont respectueux avec moi, ils gardent les vêtements… »

– Qu’est ce qui te gène dans la nudité ?

​«  ​Je ne sais pas ça me dégoûte un peu… je trouve que ce n’est pas beau… pourtant je suis habitué, maman se promenait souvent nue à la maison mais ça m’a toujours énervé… j’avais l’impression qu’elle voulait qu’on la regarde, et ça m’énerve ça… »

– Qu’est ce qui te dégoûte ?

​«  ​Je ne sais pas, tous ces corps… si, c’est surtout de voir tous les sexes, ça ne se fait pas, j’aime pas, je préfère aller sur la plage textile et puis je comprends qu’est-ce qui leur prend de vouloir être nu, moi ça ne me gène pas de mettre un maillot… »

– Tu trouves qu’ici les gens ont envie qu’on regarde leur corps ?

«  ​Non, la plupart, c’est vrai, ils ont l’air d’oublier qu’ils sont nus… »

Le témoignage d’Adrien révèle le lien direct entre le comportement des parents vis-à-vis de la nudité et les réactions qu’il engendre chez leurs enfants. L’exposition de la nudité de sa mère qu’il vit comme une exhibition sexuelle, déclenche un mécanisme de défense : le dégoût. Ainsi, l’hypothèse du « regard quiet » de Jeanne Humbert, ne peut se réaliser que si les adultes maîtrisent l’expression de leurs pulsions sexuelles et les manifestations émotives associées.

Pour éviter l’amalgame « sexualité, nudité » afin de préserver les enfants de cette confusion, il est impératif que la nudité ne soit pas pratiquée de manière ambiguë, c’est-à-dire sexualisée. Pour maintenir ce caractère non érotique, la nudité collective exige de surcroît une discipline des regards. Être trop regardé menace la pudeur, c’est pourquoi le nudiste doit préserver ses semblables de regards trop appuyés sur les partis sexuelles.
Chaque société édicte des normes de la pudeur, le naturisme n’en fait pas l’économie. « À corps nu, regards voilés », exprime le sociologue Erving Goffman à propos de la codification implicite des regards qui existe dans ce milieu. Le respect de cette posture semble réussi parce que les adolescents ont tous exprimé un sentiment de sécurité et de respect de leur nudité.

J’ai pu observer un contrôle social très efficace puisque les « chevreuils » c’est-à-dire ceux qui par leur regard ou attitudes transgressent les lois de la pudeur sont rapidement dénoncés.

Pour finir…

J’ai été frappée par la maturité des réflexions de ces adolescents sur les valeurs écologiques, relationnelles et corporelles du naturisme. Ils y voient tous un bénéfice important sur leur rapport au corps et les valeurs de convivialité et de respect d’autrui qu’il exige.

Ainsi, plus généralement, on pourrait dire que l’intérêt que suscite cette pratique, certes marginale, semble en résonance avec les inquiétudes sociétales. À l’heure où les préoccupations écologiques deviennent une nécessité, à l’heure où le désenchantement de la société capitaliste et ses effets délétères sur le lien social se font de plus en plus sentir, il y a fort à parier que cet art de vivre séduira de plus en plus d’adeptes.